Paysage hivernal des hauts plateaux islandais

RÉCAPITULATIF D’EXPÉDITION

Traversée hivernale de l’Islande

Retour aux expéditions

Au cours de l’hiver 2025-2026, j’ai décidé de traverser l’Islande du nord au sud, seul. Cette aventure allait être ma première grande expédition en solo. Avant de partir, j’ai passé des mois à étudier l’Islande : sa géographie, ses tempêtes, les itinéraires possibles et les techniques nécessaires pour survivre dans un environnement où la météo décide de tout.

L’Islande n’est habitée que près des côtes. La majeure partie du pays est un plateau haut et stérile, balayé par les vents et même y accéder allait être un défi pendant les premiers jours, sans parler de le traverser et d’en redescendre.

Autre défi : la météo. En Islande, le temps dicte tout. Les gens là-bas regardent la température, l’ensoleillement, mais surtout le vent. Il n’y a pas de mots pour décrire les vents de l’Islande. Une vidéo peut peut-être leur rendre justice.

Mon expédition a duré environ vingt-deux jours, dont quatre passés à attendre dans ma tente, les blizzards étant trop violents pour continuer. Ce furent probablement les jours les plus durs. Pendant tout ce temps, j’ai dû gérer des vents extrêmes, le froid, la condensation et tout faire moi-même, jusqu’au moindre détail.

Quand j’ai enfin atteint l’océan après avoir affronté ces difficultés chaque jour, j’ai pleuré de soulagement et d’émerveillement devant la beauté effrayante de cette île. Je savais aussi qu’un jour je reviendrais.

Ci-dessous, le journal détaillé de ce voyage.

Trace GPX de la traversée hivernale solo de l’Islande

J’arrive en Islande et je vérifie une dernière fois mon matériel pour m’assurer que tout a survécu au voyage. À l’hôtel, je fais la connaissance d’un Belge. Nous nous rendons compte que nous devons tous les deux rejoindre Akureyri le lendemain.

Une tempête est annoncée. Ce sera ma première tempête islandaise. Les bus sont annulés avant même notre départ : une entrée en matière qui en dit long sur le pays. Nous changeons nos plans et louons une voiture pour rejoindre Akureyri, point de départ de l’expédition.

C’est le grand départ. Je prépare cette expédition depuis des mois, mais un premier problème se présente : il n’y a toujours pas de neige. Ce n’est pas une surprise. Même en hiver, les côtes islandaises restent relativement douces sous l’influence du Gulf Stream.

J’avais prévu cette éventualité en emportant des roues de kayak pour la pulka. En théorie, l’idée est bonne. En pratique, c’est un supplice. Le traîneau pèse près de 60 kg, une partie du poids repose sur les roues, l’autre directement sur mon harnais. Les crevaisons se succèdent et la pulka se renverse régulièrement. Les premiers kilomètres sont bien plus éprouvants que prévu.

La progression reste lente, mais je commence à trouver mon rythme. Je savais que cette première partie serait la plus pénible de l’expédition. J’avance en pensant déjà aux hauts plateaux, impatient de retrouver enfin la neige.

Le goudron laisse progressivement place au gravier, ce qui ralentit encore davantage la pulka. Une première crevaison me fait perdre un peu de temps, mais cela fait partie du jeu. Je me sens en forme, même si l’appréhension grandit à mesure que j’approche du plateau.

Je gagne en altitude. Les températures chutent et le vent se lève. J’atteins enfin les premières zones enneigées et je me débarrasse des roues. Elles ne serviront plus avant la descente des hauts plateaux, deux semaines plus tard.

Je me retrouve pris dans un blizzard et je suis contraint de continuer à avancer : impossible de trouver un endroit où installer la tente. Les conditions se dégradent rapidement. Je finis par trouver un emplacement suffisamment plat et parviens à monter le camp malgré la tempête de neige.

Vers minuit, j’apprends qu’une tempête bien plus importante est en approche. Je peine à imaginer que les conditions puissent encore empirer.

Je reçois un message d’alerte de mon ami, Arthur, qui suit la météo depuis Bruxelles. Je l’appelle Rico Météo. Sans ce message d’alerte, je me serais retrouvé au cœur d’une tempête extrêmement dangereuse, sans aucun moyen de m’y préparer.

Je bondis hors de ma tente. Je sécurise les arceaux, je tends toutes les cordes stabilisatrices et je construis un petit mur de neige pour renforcer la tente. J’attends l’arrivée de la tempête.

Les prévisions ne sont pas bonnes : des vents à plus de 100 km/h avec des rafales pouvant atteindre 150 km/h. Mais le plus gros problème, c’est que cette tempête amène avec elle des températures positives. La neige fond et mouille progressivement tout mon matériel.

En l’espace de quelques heures, je passe de la pluie à la grêle, puis à la neige, tandis que les rafales me poussent au sol. Je suis contraint de ramper pour vérifier si ma tente est encore bien sécurisée. Je suis horrifié en apprenant que cette tempête est prévue pour durer 48 heures.

Je suis coincé dans ma tente depuis 24 heures. La tente tient bon, mais les battements incessants de la toile m’empêchent de dormir. Je n’ai jamais vu une telle puissance. Je reste calme. Les tempêtes finissent toujours par passer. J’attends.

Rico Météo m’envoie des nouvelles : une courte accalmie est prévue. Je sors immédiatement pour constater les dégâts. Une corde stabilisatrice a cédé. Je la remplace. Le soleil apparaît enfin. J’en profite pour faire sécher tout mon matériel. Je me sens tellement mieux, mais je sais que ce répit sera de courte durée. La tempête revient bientôt. Je me prépare pour le deuxième round.

La tempête rugit depuis 48 heures. Rico Météo me dit qu’il est tout aussi inquiet que moi. Vers 16 heures, elle s’arrête enfin et laisse place à une journée magnifique : plus un souffle de vent, un grand soleil. Je suis soulagé, mais le temps presse. J’ai perdu énormément de temps et je dois avancer. Je n’ai toujours pas atteint les hauts plateaux, mais je sais que la montée finale est proche.

Je défais le camp. Tout est figé par la glace, ce qui me fait perdre un temps précieux. Je repars d’un bon rythme, impatient d’atteindre enfin le plateau. J’en ai assez de ce canyon interminable. En fin de journée, après une montée éprouvante, j’atteins enfin les hauts plateaux, de nuit. Je plante la tente et m’endors presque instantanément.

Le paysage change instantanément. J’entre enfin sur les hauts plateaux. Tout devient plat et la neige est parfaite. Pour la première fois depuis le départ, je peux réellement avancer. Les kilomètres défilent. J’ai perdu beaucoup de temps, mais je ne regarde plus derrière moi. Mon seul objectif est désormais le sud.

Les températures chutent brutalement. Il fait environ -10 °C en journée et -15 °C la nuit. Avec le vent permanent, le ressenti descend régulièrement entre -20 et -25 °C.

J’ai rêvé de cet endroit pendant des mois et je peine à croire que j’y suis enfin. Depuis une semaine, je n’ai croisé personne. Devant moi, il n’y a que de la neige jusqu’à l’horizon. C’est exactement ce que j’étais venu chercher. Pourtant, ce sentiment s’accompagne d’une certaine appréhension. Ici, je suis seul et la moindre erreur pourrait avoir de lourdes conséquences.

Le vent souffle et mon nez présente les premiers signes d’engelure. Je m’en veux de ne pas l’avoir mieux protégé. J’avance bien, je me sens fort et je n’ai plus peur de l’endroit où je suis.

Pour la première fois de ma vie, j’observe une parhélie, un phénomène optique provoqué par des cristaux de glace en suspension dans l’atmosphère. Je reste bouche bée devant un tel spectacle. À cet instant, je sais que tous les efforts consentis pour arriver jusqu’ici en valaient la peine.

J’avance bien. L’Islande m’offre une fenêtre météo idéale et je rattrape progressivement le temps perdu lors de l’ascension des hauts plateaux. Je me sens en forme, mais je commence à perdre du poids. Ai-je mal estimé mes besoins caloriques ?

La routine s’installe. Je skie du matin au soir. En fin de journée, le soleil disparaît lentement derrière les montagnes. Ce coucher de soleil n’a pas le même goût que ceux que j’observe depuis chez moi. Après tout ce qu’il a fallu traverser pour arriver jusqu’ici, il prend une saveur particulière.

Je mets le cap vers Nyidalur, un refuge ouvert quelques mois par an lorsque les hauts plateaux sont accessibles. J’espère le trouver ouvert, comme certains refuges alpins en hiver. Ça changera bien de la tente.

« NYIDALUR ! » Je crie en apercevant enfin la petite structure en bois au loin. Je peine à croire qu’une telle construction puisse se trouver au milieu de nulle part.

Le refuge est partiellement enseveli sous la neige. Je sors la pelle et le piolet pour me frayer un chemin jusqu’à la porte. Je tourne la poignée… le refuge est ouvert !

Pour la première fois depuis dix jours, je suis à l’abri du vent. Je ne suis plus un animal qui migre vers le sud. Je redeviens simplement un humain, dans une maison où il y a une cuisine au gaz, des chaises et… un lit.

Je pars à 8h00 du matin de Nyidalur. Une fenêtre météo me permet de skier la journée, mais une tempête est annoncée pendant la nuit. Rico Météo est toujours ponctuel. Je n'ai plus peur, je sais quoi faire maintenant. Je construis un énorme mur de neige devant ma tente, j'oriente la tente vers le vent et je double toutes les cordes stabilisatrices. Le vent va souffler à plus de 100 km/h.

Je suis encore coincé sous la tente. Les vents soufflent fort et je dois sortir toutes les 3 heures pour réparer le mur de neige. Sinon la tente ne tiendra pas. J’essaie de rester serein. Je mange, je bois, je lis du Sylvain Tesson pour faire passer le temps. L’Islande est moins gentille avec moi.

Parfois, je me demande si elle sait que je suis là, si elle sait qui je suis et ce que je fais. Je me demande aussi si elle me laissera passer, si j’en suis digne. Ai-je laissé traîner un paquet de noix par terre ? Ai-je skié sur un endroit sacré ? Ce sont le genre de pensées qui finissent par traverser l’esprit lorsqu’on passe plusieurs jours seul au milieu de nulle part.

Je reviens vite à la raison. Je refuse de laisser ce genre de pensées prendre le dessus.

Le calme après la tempête. L'Islande rouvre ses portes. La tempête a créé un énorme couloir derrière ma tente. Un phénomène qui s'appelle une ombre de vent. Je regarde, impressionné et je résume mon expédition.

Cette journée est la plus longue. Je parcours 40 km pour rattraper le temps perdu. Il fait très froid, plus ou moins -15 °C. Rico Météo me dit que demain est un jour parfait. Je suis rassuré.

Il fait chaud ! Aujourd’hui, il n’y a pas un souffle de vent. Il fait 0 °C et, après plusieurs jours passés dans le froid, j’ai presque l’impression d’être en été.

J’en profite pour avancer. Je parcours une nouvelle étape de plus de 40 kilomètres afin de continuer à rattraper le temps perdu. Je perds toujours du poids, mais je me sens fort.

Je mets le cap sur le parc national du Fjallabak, où se trouve le Landmannalaugar et ses sources chaudes géothermiques. Après deux semaines passées dans le froid, un bain serait plus que le bienvenu…

Selon Rico Météo, une tempête est attendue demain soir. Je traverse une zone plus technique où les rivières gelées se succèdent. Chacune d’elles me fait perdre un temps précieux, tandis que la fenêtre météo se referme peu à peu.

J’avance vers le Landmannalaugar. Quelque part, il devrait également y avoir un refuge abandonné. Il faut absolument que je l’atteigne avant l’arrivée de la tempête.

Toute l’Islande est en alerte. La course contre la montre commence.

Le paysage change à nouveau. Les montagnes remplacent peu à peu l’immense plateau. La progression devient plus technique : dans les montées, je sens tout le poids de mon traîneau et dans les descentes il devient difficile à contrôler.

Le vent se lève. Je sens que la tempête approche. J’arrive enfin au Landmannalaugar, où je m’accorde un bain dans une source chaude au milieu de nulle part. Je trouve ensuite le refuge abandonné. Ce sera seulement la deuxième fois depuis le départ que je dormirai entre quatre murs.

Quelques heures plus tard, la tempête arrive. Elle soufflera sans interruption pendant les trente prochaines heures. Je suis tellement soulagé d’être arrivé à temps.

La tempête rugit dehors et fait grincer le bois du refuge. Pendant une accalmie, je décide d’aller prendre un bain dans la source chaude malgré la tempête. Ce n’était finalement pas une si bonne idée que ça…

Je m’occupe en lisant le Golden Book du refuge. Les prochains visiteurs seront probablement surpris de découvrir une entrée hivernale signée de ma main.

J’ai emporté trop d’essence pour mon réchaud. J’en laisse une bonbonne pour le prochain aventurier de passage. Il reste également des pâtes et de l’huile d’olive dans le refuge. J’en dévore près de 500 grammes avant de m’endormir pendant quatorze heures d’un sommeil profond.

Je quitte le refuge vers 9 heures du matin, une fois les vents suffisamment calmés. À partir de maintenant, je dois quitter le parc national du Fjallabak pour entamer ma longue descente des hauts plateaux.

Les premières heures sont extrêmement éprouvantes. La neige fraîche ralentit ma progression à moins de 0,5 km/h. Je me parle à moi-même pour ne pas devenir fou. Chaque kilomètre demande un effort considérable.

Je finis enfin par sortir du parc national. Devant moi s’étend le bas plateau. J’entame la descente et, rapidement, tout devient plus facile. Les premiers signes de civilisation réapparaissent. Je décide de planter ma tente à côté d’un piquet de limitation de vitesse presque entièrement enseveli sous la neige. Je prépare un thé et m’endors.

La descente se passe bien. J’avais choisi cet itinéraire en grande partie pour la facilité de cette dernière portion. Avec le recul, c’était le bon choix. Le Harold post-Islande remercie le Harold d’avant l’Islande. C’est presque poétique.

Les kilomètres défilent. La pulka glisse facilement et, pour la première fois depuis longtemps, je peux profiter du paysage sans avoir les yeux rivés sur la météo ou le terrain. Je sens que l’expédition touche à sa fin, mais je reste méfiant. En Islande, tout peut changer en quelques minutes.

Je commence à connaître cette île, ses paysages et son caractère. Mais une chose est certaine : je n’arriverai jamais à la dompter.

Je skie toute la journée et franchis les dernières rivières gelées. Tout est devenu plus simple. Je me suis adapté à cet environnement qui m’intimidait tant au départ.

En fin de journée, j’aperçois une fine bande bleue à l’horizon. Il n’y a aucun doute : c’est l’océan. Je m’arrête quelques instants pour le contempler. Après des semaines passées à progresser vers le sud, il est enfin là.

Je ressens un mélange étrange de fierté et de nostalgie. L’aventure touche bientôt à sa fin. Les derniers kilomètres de la journée se déroulent dans un état presque méditatif. Je souris en repensant à mes mésaventures dans le canyon, avant d’atteindre les hauts plateaux.

J’espère que les hauts plateaux garderont de moi le souvenir de quelqu’un de courageux, comme je garderai d’eux celui d’un lieu aussi magnifique que terrifiant.

Je suis arrivé. J’entends l’océan se déchaîner. Je m’arrête quelques instants pour le regarder. C’est étrange de ne pas être plus heureux. Une phrase me vient immédiatement à l’esprit : ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage.

Je suis de retour dans la civilisation. C’est presque irréel. Si j’en ai envie, je peux aller manger une pizza… ou des sushis. Je ne veux plus jamais voir ma bolognaise déshydratée ni mes flocons d’avoine au cacao.

Beaucoup de gens viennent me poser des questions. Certains m’invitent à manger, d’autres me proposent de passer la nuit chez eux.

J’ai perdu près de 10 kg, mais je repars avec bien plus que ce que j’avais emporté dans mon traîneau.